Histoire de pion

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C’était probablement au défunt Guinness Pub à Chicout, dans le temps où on pouvait acheter 2 quilles de Molson Dry pour 5 $. Je devais avoir 18 ans (…). Les hormones dans le tapis, des filles se pâmaient devant les beaux gars de la place qui avaient déjà des blondes. Ne reculant devant rien, elles se lançaient à la conquête comme des tigresses en se disant : « Une blonde, c’est comme un pion, ça se tasse. » Me souviens d’avoir entendu ça et de m’être dit : « J’espère que ça ne m’arrivera jamais! »

Cégep, sciences humaines, c’était l’époque où les culottes Adidas étaient bien fashion et les chaussures de sport Fila aussi. J’avais environ 18 ans moins un, il était mon premier vrai chum. Je le trouvais donc beau, avec son gel dans les cheveux (quand j’y repense… ouf!). Me suis fait tasser par une maigre rousse vraiment pas fine. Je me souviendrai toujours de la soirée où elle a fait semblant qu’elle était une « amie » et qu’elle protégeait mon chum pour qu’aucune fille ne mette le grappin dessus. C’était à l’Audace ou à l’Orchidée ou à une autre place, à Jonquière. J’étais naïve. Ma mère le surnomma plus tard le schtroumf, moi le gino camaro. Sans doute à cause de la fois où il est arrivé chez nous avec son nouveau char style Pontiac Trans Am : turquoise, les vitres noires teintées, un gros sticker Clarion rose dans le pare-brise arrière, avec une méga antenne de Cb et un subwoofer dans le coffre. Il voulait se promener sur la maine avec ça, le boom-boom dans le piton. Lui avait dit « Personne va me voir là-dedans!! » En plus, il avait une couverte de loup sur son lit. Bref, pas une grosse perte.

Québec. Presque 10 ans plus tard, élections 2008. Campagne exige, je travaille non-stop et j’aime ça. En pleine 2e semaine, me fait flusher sur le bord du boulevard René-Lévesque, en allant porter à pied ma location chez Vidéotron. « Je pense que je ne t’aime plus. » Souffle coupé, jamais vu venir. Cette fois-ci, tassée pour une petite boulotte. Insulté de ma décision de garder l’appartement toute seule comme une grande, ça lui a pris presque 2 mois (de calvaire) avant qu’il se casse pour de bon avec son t-shirt Mr. Perfect. J’apprendrai plus tard qu’il s’était vanté à son travail qu’il était un « veuf d’élections ». Pauvre p’tit gars. Comment je l’ai su? Une collègue à lui avait conté à quelqu’un que je connais, alors sa conseillère de quelque chose que je ne dis pas, l’histoire de son pauvre collègue négligé par sa méchante blonde qui travaillait trop et qui ne rentrait plus le soir pour s’occuper de lui, l’entendre parler à quel point il était une personne extraordinaire et le placer sur un piédestal. Ma connaissance avait demandé le nom dudit délaissé et le reste appartient au passé. Le monde est petit. Encore là, la perte, bien que sur le moment vraiment pénible, n’aura pas été si grosse. Après près de deux ans dans le brouillard, j’avais enfin retrouvé mes lunettes et je voyais clair de nouveau. Je méritais tellement mieux finalement.

Banlieue de Montréal (aka campagne pour les insulaires), mi-trentaine. Depuis plus de 7 ans en amour avec quelqu’un qui me permet d’être vraie, entière et qui (bonus) me trouve vraiment drôle dans mes envolées existentielles (merci chéri de m’endurer même quand je suis insupportable). Maison, piscine (ovale en plus), deux chars, deux chats. Le pion? Le pion amoureux que j’étais n’est plus ou est bien rangé sur une tablette poussiéreuse. Il s’est peut-être aussi transformé, transporté ailleurs. À quelque part, dans n’importe quelle situation de nos vies, on devient tous un jour le pion de quelqu’un. La vie, un échiquier sur lequel on se promène. Qu’on soit la dame, la tour, le fou, le roi, le cavalier ou le pion, il y a toujours un fin stratège au-dessus ou à côté qui manigance à la Monty Burns et qui finit par faire tomber le roi. « Tasse-toé ». Échec et mat.

J’imagine que c’est une façon qu’a la vie de nous dire qu’on n’est pas ou plus à la bonne place, ou qu’on n’a juste plus sa place. On replace les pièces et on recommence…

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Un an déjà…

Oma à Amqui

La vie est trop courte. Aimons-nous.

Chère Oma,

Il y a un an jour pour jour, tu nous disais au revoir dans un dernier souffle libérateur. Après 10 années de vie conjointe avec la terrible maladie de Parkinson, après de trop nombreux séjours à l’hôpital, c’en était assez. Il était 22 h 08, le 15 janvier 2015.

Je me souviendrai à jamais du jour où, arrivée chez toi pour notre petit café-causette hebdomadaire, tu m’as annoncé le diagnostic. Tu m’as dit : « Au moins maintenant, je sais ce que j’ai. » Je me rappelle n’avoir pas trouvé de mots, en tout cas, pas les mots justes à dire, dans les circonstances. Avant ce jour-là, on se disait que c’était peut-être juste ton arthrose qui faisait des siennes, une blessure mal guérie à la suite d’une mauvaise chute. Ce jour-là, il n’y avait que le silence, un silence lourd, rempli de tristesse, de peur et d’incertitude. C’était la première fois où je te sentais vulnérable, toi, ma grand-mère si forte, qui avait connu la guerre en Hollande, l’amour avec un jeune soldat canadien, l’immigration vers l’inconnu, puis tous les aléas de la vie dans la Côte-Nord jusqu’à ta retraite tellement heureuse à Québec. Qu’allait-il se passer?

Oma et les enfants à la plage

Nous avons vécu, chacun à notre façon, ces 10 années de maladie à tes côtés. Je sais, pour ma part, qu’il y a des moments où je l’ai acceptée, d’autres moments où je l’ai détestée littéralement. J’ai pensé souvent, furieuse, qu’elle t’avait enlevé à nous. C’était injuste. Le Parkinson a été ta prison. De nombreuses fois, j’ai quitté ta chambre le cœur gros, surtout les fois où j’entrevoyais dans ton regard une pensée si claire, qui t’était toutefois trop difficile à traduire en une suite de mots cohérents. Alors, je prenais ta main froide aux longs doigts fins, je laissais le temps passer et j’essayais parfois de te faire sourire avec mes histoires de chats. J’aurais tant voulu qu’il existe un moyen de ne te laisser jamais seule. De garder plus souvent ta main dans la mienne. Notre rythme de vie effréné et notre modèle de société sont ainsi faits que l’on passe parfois à côté des choses les plus importantes : prendre le temps d’être là les uns pour les autres et s’aimer.

Depuis ton départ, pas un seul jour ne s’est écoulé sans que je pense à toi. Je suis encore triste, tu sais. Tu n’es plus là, et en même temps j’ai comme le sentiment étrange que tu es toujours parmi nous. Je t’ai souvent dit, dans tes cartes d’anniversaire, qu’il y avait une place spéciale pour toi dans mon cœur. Aujourd’hui, je me dis que c’est peut-être parce qu’une petite partie du tien bat encore à travers le nôtre. Et puis il y a les souvenirs, des souvenirs merveilleux, qui ne meurent jamais.

Oma et son petit chapeau

Depuis un an, beaucoup d’eau a coulé sous les ponts. Le monde vit des épisodes de violence indescriptibles et incompréhensibles. Pourtant, all you need is love. C’est fou, on prend parfois tellement de temps à se détester, qu’on oublie de prendre le temps de juste s’aimer. La politique, il n’y a pas grand-chose à dire sauf plus ça change, plus c’est pareil. Tu décrocherais assurément un bon nombre de « Crape! », si je te contais tout ce qui arrive. La température, eh bien, tu aurais été contente que l’hiver se pointe le bout du nez aussi tardivement. Le satané vent du sud-ouest ne nous a pas encore trop glacé le sang. Dominic et moi avons acheté notre première maison. Tu l’aimerais, tu la trouverais simple, coquette et lumineuse. Tu me trouverais folle par contre de me taper autant de temps en transport en commun. Je te répondrais que je n’étais plus capable de la vie en appartement, que je voulais la sainte paix des voisins bruyants ou grognons! Et que oui, je suis un peu folle. Si tu étais encore là, je t’amènerais, dans la douce fraîcheur du printemps, te promener sur l’Île-des-Moulins. J’y suis allée avec Maman la veille de Noël et on se disait toutes les deux que tu aurais adoré l’endroit. En été, on aurait piqueniqué, comme on le faisait sur les plaines. On aurait admiré les bernaches, les hérons et les petites loutres qui se font griller sur les roches au bas du barrage. Je t’aurais raconté mes tourments, et tu m’aurais écoutée en silence comme tu le faisais chaque fois. De temps en temps, tu m’aurais remise à ma place. Tu m’aurais dit de lâcher la télé, mon fichu cellulaire, les médias sociaux, toutes ces futilités pour me concentrer sur le vrai. D’arrêter de m’en faire. Et tu aurais eu raison comme toujours. Nous, les jeunes d’aujourd’hui, on a la carapace pas mal plus molle qu’à ton époque. On se regarde un peu trop le nombril, on se contemple beaucoup dans le miroir, on se fait les propres réalisateurs de nos souvenirs en prenant des tonnes et des tonnes de photos vides de spontanéité au lieu de juste profiter du moment présent, et à travers notre recherche du bonheur, de la réussite professionnelle et de la vie parfaite, on passe parfois à côté de l’essentiel. Ta sagesse me manque.

Tu nous manques. Mais on se réconforte en se disant que, quelque part dans l’univers, tu es libre et heureuse, tes yeux brillent, tu as retrouvé ton sourire taquin et ton esprit vif, tu en essouffles plusieurs avec tes marches rapides et tu prends une pause de temps en temps pour voir ce qui se passe en bas.

Je remercie la vie de t’avoir eue. Tu auras été un de mes plus beaux et précieux cadeaux. Je t’aime.

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S’aimer encore

#PrayForParis

De balles ils éventrent le ciel
Qui coule de poussières
Meurtrissures
Plaies béantes errantes

Dans le champ ravalé de carcasses d’acier
La terre éclate les corps
Le sol avale la chair
La terre saigne les tranchées

Dans l’oubli de la raison
Les corps mitraillent
Hurlements assourdis d’ombres perdues
Désert de vies tombées
Atrophiées
Souillées

Dans la plaine amère
Les arbres trompent l’œil
De ceux qui ne savent pas
Comment tuer

Ils sont tués

MMG, 2006

***

Aujourd’hui, comme des millions de gens dans le monde, j’ai le cœur en miettes. J’ai mal à l’âme, j’ai mal à l’humanité; j’ai mal à cette jeunesse décimée, mal à cette innocence brisée, à cette liberté piétinée, à cette paix tant fragilisée. J’ai mal avec notre cousine la France, avec Paris et ses habitants, avec ses familles blessées au plus profond du cœur pour toujours.

Les vendredis 13 ne sont jamais de bon augure pour les plus superstitieux. Ce vendredi 13 novembre 2015 fut sombre et sanglant, un vendredi noir. La terreur, l’horreur. Les heures avancent et lèvent le voile sur l’identité des victimes. On y voit celles et ceux qui pourraient être nos frères, sœurs et amis, qui sont les frères, sœurs, enfants, parents et amis de quelqu’un d’autre. Et on ne peut que pleurer avec eux, et ne pas comprendre.

Pourquoi? Comment est-ce possible d’être alimenté d’une telle haine? De naître humain et de se transformer en être sanguinaire, en machine de guerre, en machine à tuer et à se tuer? Pour quelle raison? Comment une cause peut être si grande qu’elle mérite d’être entendue par le sang d’innocents? L’illogisme de la guerre.

Il n’y a rien à comprendre. Il ne reste que l’espoir et le souvenir. Que la solidarité et l’ouverture à l’égard des peuples meurtris. Il ne reste qu’à s’aimer, si ça peut encore aider.

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Après les carrés, voilà encore du rouge

À l’intersection de ma rue, à quelques pas seulement de mon chez-moi bien tranquille à Anjou, un tout petit poste de police veille au grain. Il y a quelques jours, dans la marée montante de frustrations concernant la révision des régimes de retraite, ou le fameux projet de loi numéro 3, les fenêtres de ce lieu qui semble d’ordinaire inhabité ont été couvertes d’une myriade d’autocollants rouges, de même que l’ensemble de la flotte de véhicules de patrouille.

Réaction : j’ai figé sur le trottoir, ma mâchoire est tombée, j’ai levé les yeux vers le ciel, puis j’ai vu rouge. Pas encore du rouge… J’en ai marre du rouge… Qu’est-ce qui leur a pris? Ce poste leur appartient-il? Et toutes ces voitures? De quel droit osent-ils se les approprier comme instrument pour manifester, alors que ces lieux et outils sont payés par la population chèrement taxée. Ces policiers n’ont rien volé, soit, ils peuvent bien aussi porter le pantalon cargo, mais qu’en est-il du respect de leur mission fondamentale d’assurer l’ordre public, de protéger le bien public? Bien dommage pour eux, mais ces étiquettes, cette forme de pollution visuelle, sont autant de raisons pour lesquelles les forces policières perdent de la crédibilité. Qu’ils ne s’étonnent pas du peu d’empathie à leur égard. À leur place, je serais gênée de poursuivre sur la route un conducteur en faute dans un véhicule enseveli sous les autocollants. Comment appréhender quelqu’un quand on a soi-même fait quelque chose de répréhensible? Ce vandalisme est inadmissible, ce comportement est irresponsable.

Il existe assurément des façons de manifester son mécontentement qui n’impliquent pas d’altérer les biens qui appartiennent au domaine public, de couper les services ou de nuire à leur bon déroulement et de paralyser ainsi la population. Après des années à revendiquer, les syndicats semblent ne pas avoir encore trouvé une façon intelligente de le faire. Pour l’intelligence on repassera. Mieux vaut recourir aux bonnes vieilles méthodes de brute. Et tant pis pour les dommages irréversibles causés à l’image des professions qu’ils défendent… supposément.

Je rêve du jour où les syndicats réaliseront qu’ils ne gagnent personne à leur cause en agissant de cette façon. De ce jour aussi où ils éduqueront leurs membres sur ce qu’est la réalité, où ils comprendront et appliqueront le principe, si simple et incontournable, d’équité intergénérationnelle. Ça, c’est la solidarité. Une solidarité envers ceux qui succèderont et qui devront faire les frais pour les erreurs passées. L’État providence n’est plus, le temps du Me, Myself and I non plus, la limite de nos marges et cartes de crédit collectives a été dépassée des milliers de fois. Il est minuit moins une avant une éventuelle et possible débâcle des fonds publics. Assez, avec le crédit. Il faut impérativement repenser les choses, les adapter afin que les jeunes travailleurs ainsi que les générations futures puissent jouir, eux aussi à leur façon, d’une vie confortable… et peut-être d’une retraite avant 70 ans. C’est ça, l’évolution.

En attendant, monsieur Coderre a bien raison. Ces syndicats, ils méritent de payer la facture, quelle qu’en soit le prix.

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