Visite du dimanche

Source :  iStockphoto

Vous est-il déjà arrivé de rêver à une personne comme si le temps l’avait figée dans le passé, à une autre époque, comme s’il n’avait aucune emprise? De vivre cette illusion folle qu’une fois devant elle, il vous serait possible de la retrouver comme elle était avant.

Lorsque je passe devant l’affiche géante qui orne l’entrée de l’immeuble où demeure ma grand-mère, je suis chaque fois frappée par les quatre derniers mots qui se trouvent à l’extrémité inférieure droite : en fin de vie. J’entre dans l’antre de la vieillesse, ancien couvent de sœurs où un petit nombre y réside encore, avec un serrement au cœur, puis je monte rapidement les cinq étages d’escaliers avec hâte et appréhension. Je ne sais pas ce qui m’attend. Je ne sais jamais, car elle ne répond plus au téléphone. J’ouvre la grande porte rose du cinquième étage et j’entre dans un couloir dans lequel défile devant mes yeux une rangée de portes fermées ou grandes ouvertes où j’aperçois parfois le regard perdu d’une personne âgée assise plus souvent qu’autrement seule, toute recourbée sur sa chaise, au fond de sa petite chambre désuète, qui attend.

Il fait chaud, les religieuses ont toujours aimé le chauffage. Et l’odeur me rappelle celle du lieu où j’ai passé 11 années de mon enfance et de mon adolescence, alors que sœur Charlotte me baissait les épaules et me frappait les doigts pour que je devienne la meilleure pianiste qui soit. La même odeur, la même chaleur, le même silence. Jusqu’à ce que je tourne à gauche dans l’unité de soins où là, à l’odeur de chaleur et de vieillesse, se mélange celle du plastique aseptisé des fournitures médicales dont les aînés de cette aile ont besoin pour continuer à exister.

Il est dimanche, jour des visites, et pourtant le stationnement des visiteurs était presque vide dehors. La dame à l’accueil de l’unité ne me salue pas, elle ne lève même pas la tête, trop affairée à remplir sa paperasse. Déambulant dans le corridor, les aînés armés de leur marchette me voient eux, me ressentent comme si j’étais un spécimen rare, la fontaine de jouvence incarnée, la jeunesse perdue et le souvenir effacé d’une peau autrefois lisse et d’une démarche assurée. Il n’y a dans mon paraître aucune hésitation, la seule résidant en mon esprit. Une préposée en tournée me salue gentiment au moment où je vois poindre l’écriteau sur lequel repose le nom de ma grand-mère. Puis je la vois, assise toute recourbée elle aussi dans sa chaise, prisonnière de sa tablette, dans le même angle et à la même place que la dernière fois que je l’ai vue. Comme si le temps ne comptait plus.

Chaque fois, c’est la même rengaine. Lorsqu’elle se tourne le visage vers moi, puis que son regard voilé tout à coup s’illumine, mon cœur se serre davantage et mes yeux s’embuent. Je l’embrasse tendrement sur la joue, comme si elle était une enfant toute fragile. Je lui serre la main très fort, j’ouvre la discussion et en quelques secondes l’espoir de la retrouver comme avant s’évanouit. Rien ne sera plus jamais comme avant, parce que ma grand-mère est atteinte de la satanée maladie dégénérative de Parkinson. Pas celle qui tremble, celle qui est rigide. Elle me dit que son cœur lui fait mal, j’en comprends qu’elle est heureuse de me voir. Elle me parle, beaucoup. Elle me parle de choses qui n’arrivent pas, qui n’arriveront jamais, des événements du passé qui trouvent une réalité seulement dans son esprit égaré. Les mots se mélangent, les phrases n’ont ni début ni fin. Je suis confuse, elle aussi. Elle finit par soupirer. Elle ne comprend pas, c’est difficile. Sa vision lui joue des tours : elle voit ses filles, surtout celles qui vivent bien loin d’ici et qui viennent peu souvent ; elle voit des chats, partout et tout le temps. Je soupçonne d’ailleurs qu’ils soient ses gardiens dans tout ça, ces chats qu’elle a tant aimés toute sa vie durant. Elle me parle de ma visite d’hier, de celle de la semaine dernière, alors que je ne suis jamais venue. Je la regarde, je lui dis qu’elle est bien courageuse de passer à travers tout ça. Je lui demande si elle est bien où elle est, elle me répond que peu lui importe. Ici ou ailleurs. Je lui dis qu’elle peut dire des gros mots si elle le veut, que les sœurs ne l’entendront pas. Elle me répond que parfois elle a envie de pleurer. « Maudite marde. »

Puis un monsieur, de l’autre côté du corridor, commence à râler. Et pour râler, il râle. Ses bruits ressemblent presque à des cris de jouissance. Je fronce les sourcils, je suis gênée, ma grand-mère a le regard interdit. Elle me dit qu’elle trouve ces sons horribles et n’arrive presque plus à s’exprimer. Chaque distraction, pour quelqu’un atteint de la maladie de Parkinson, en est une de trop qui nuit à sa concentration, à sa capacité de percevoir les choses, à son univers embrouillé.

Au moment de quitter, mon cœur se serre, aussi fort qu’elle me serre la main. Visite après visite, je me sens coupable de partir, de lui tourner le dos et de la laisser seule, dans sa petite chambre au papier peint défraîchi, dans sa chaise, toujours tournée dans le même angle à la même place, enfermée par sa tablette qui l’empêche de se lever, parce que ses jambes pourraient faiblir à tout moment et la laisser tomber. Je lui dis que je l’aime… très fort.

Je quitte sa chambre le souffle court. Je marche dans le corridor en prenant en photo du regard toutes ces personnes seules en attente qui habitent l’unité de soins. La préposée à l’accueil ne me regarde toujours pas, le chariot rempli de serviettes et de fournitures médicales me murmure à bientôt. Je lui réponds dans ma tête : « Ça roule. »

Je descends les cinq étages d’escaliers et signe le registre à ma sortie. Deux seules autres personnes sont entrées après moi, en deux heures, dans une résidence où habitent assurément plus de 400 aînés. L’air de dehors, j’en prends une bouffée à pleins poumons en me disant, en priant, pour que jamais je ne me retrouve dans un endroit pareil, à 4 500 $ par mois. Je n’en aurais pas les moyens, ma grand-mère les a grâce aux crédits d’impôt du gouvernement. Au sou près. De l’abus. La vieillesse est un marché, une industrie. Puis je me remémore des paroles déjà entendues à l’effet que ces endroits, il fallait que je le comprenne, n’existent pas pour divertir ses résidents et pour leur permettre de vieillir heureux, mais pour les maintenir en vie en attendant la fin. Seulement. À 4 500 $ par mois. Alors c’est comme ça, une partie de la population vit sous respirateur artificiel jusqu’à ce que le destin les débranche. Toute cette souffrance.

Sur le chemin du retour, je me suis demandée quel genre de société nous nous étions donnée, quel genre de société nous étions en train de bâtir. Je n’ai pu conclure qu’en me disant qu’un jour, à nos dépens, nous apprendrions que l’individualisme n’est pas un modèle efficient ni une recette très savoureuse. Que pour que nous réussissions collectivement, il faudrait plus que des têtes, de l’opportunisme et des promesses : il faudrait des cœurs, de l’empathie et une vraie volonté de changement.

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