Allume le four !

Je suis une excellente cuisinière, à mon avis (et bien humblement) ainsi qu’à celui des gens qui m’entourent. J’adore recevoir et j’aimerais tant le faire davantage, si ce n’était de la petitesse de mon appartement et de mes comptoirs quasi-inexistants. Je reçois mes invités comme des rois. Ils s’assoient, sans jamais lever le petit doigt, et je les sers avec plaisir. Pour ça, je ressemble un peu à l’une de mes grand-mères. Il ne me manque que le tablier. Une véritable femme à marier. La version brunette et québécoise de Bree, vous savez, une des Desperate Housewives, comme ma meilleure amie se plait à me le dire souvent. Elle attend d’ailleurs toujours que je lui apporte une douzaine de ma recette de muffins préférée aux carottes dans un panier. Va pour les muffins, mais le panier…

Bref, depuis mon retour aux études, j’ai un temps incalculable à consacrer à mes fourneaux, à mes chaudrons ainsi qu’à tous mes accessoires et livres de cuisine. Et hop, on ouvre le four à 325 degrés, à 375 ou à 425 ; je mélange, je saisis, j’assaisonne, je hume avec envie les effluves délicieux qui se dégagent de la cuisson de mes petits plats mijotant au four quelques dizaines de minutes avant le régal. Je pense que mon copain m’aime encore plus depuis que je suis femme au foyer. Mon arme secrète : les recettes de Ricardo.

J’ai 32 ans. Et vous savez ce que ça veut dire. Ça veut dire qu’à mon âge, je devrais allumer un autre four. À 37 degrés, pendant environ 39 semaines. L’horloge biologique m’assourdit les oreilles de son tictac incessant depuis deux ans. Bien sûr, grâce à l’intrusion de la trentaine. Ainsi, une certaine curiosité timide s’est installée lorsque je prends part à une activité familiale. Les tantes, les oncles, les cousines et les cousins me regardent avec la question dans les yeux, cette question fatale qui les dérange et qu’ils me posent sur le bout des lèvres en enchaînant « Mais de quoi je me mêle !! ». S’installe alors le malaise. J’imagine bien que selon eux, dans l’ordre naturel des choses, ce devrait être moi la prochaine à me lancer. Tout récemment, il y a eu cette phrase qui m’a marquée. « Pis, t’as-tu un petit au four ? » Euh, est-ce que je ressemble vraiment à un électroménager ?

Source : Visual Photos

Là, j’ai dû enchaîner avec la réplique universelle. Non, ce n’est pas dans nos projets à court terme, nous attendons d’avoir une situation professionnelle plus stable. Et je ne suis pas prête, j’ai plutôt l’impression d’être encore une adolescente boutonneuse dans ma tête et dans mon cœur. Ou la phrase typique, je souhaite me réaliser et voyager avant d’entreprendre le projet familial. « Mais à 45 ans il va être trop tard ! » Chaque chose en son temps s’il-vous-plaît, à moins que le hasard s’en mêle. Le four de ma cuisine a bien beau fonctionner à plein régime en ce moment, mon four biologique est éteint lui. Non mais, a-t-on déjà demandé à un gars : « Pis, quand est-ce que tu vas planter ta graine ? » C’est douteux, ne trouvez-vous pas, comme métaphore ?

Alors voilà, à 32 ans, je me rends compte que le tictac de l’horloge biologique n’est pas interne, il est sociétal. La société nous dicte le chemin logique à emprunter pour éviter plus tard les infâmes et amers regrets. Une copine me rapportait récemment que ses collègues de travail masculins, avec lesquels elle n’a pas une relation particulièrement intime, n’arrivaient pas à comprendre pourquoi elle ne voulait ou ne faisait pas d’enfant. Sorry guys, but that’s none of your business. Faut-il toujours se justifier ? Et se sentir automatiquement marginal quand nos choix ne trouvent pas d’écho dans le modèle traditionnel ? J’ai compris alors le pouvoir de la société sur notre vie. Ainsi, le conservatisme est toujours de mise. À 23 ans, on rencontre le partenaire de notre vie ; à 25 ans, on le marie ; à 28 ans, on se reproduit. Mais quand est-ce qu’on arrête pour prendre le temps de s’écouter et de faire des choix qui ressemblent à nos aspirations. Ai-je vraiment le goût, à 32 ans, d’être perçue comme une machine à procréer ? Et j’entends à nouveau le tictac résonner, encore plus fort.

Mettons les choses au clair. Je ne suis pas prête à entamer ce chapitre de ma vie, c’est tout. Nous ne sommes pas prêts non plus, puisque cette décision se prend – faut-il le préciser – à deux. Pour l’heure, je vais continuer de me consacrer à mes lectures universitaires ainsi qu’à mes travaux tout en m’affairant à dénicher un emploi à la hauteur de mes rêves et de mes ambitions. Entretemps, je m’activerai à mes fourneaux, parce que depuis que Ricardo est entré dans ma vie, j’ai l’impression que celle-ci est tellement plus exquise. Si vous avez le goût, je vous recommande d’ailleurs le Rôti de porc aux patates jaunes. Parfaitement délectable. Vous aurez l’impression de vous retrouver dans la cuisine de grand-maman.

Puis un jour, avant 45 ans, quand je déciderai de mettre mon autre four en marche, quand j’entendrai l’appel de la mère, je laisserai aller la vie.

2 Commentaires

Classé dans Actualité

2 réponses à “Allume le four !

  1. Anonyme

    Comme c’est intéressant…!
    Mais, Mlle je ne sais quoi, n’oubliez pas que la question se pose aussi sous un angle médical et biologique. Entre notre expérience personnelle et la société, il y a cette vérité de la nature comme quoi le temps est compté pour une femme qui veut procréer. On nous dit qu’après 35 ans pour un premier bébé c’est risqué et que la fertilité se retrouve sur le déclin assez tôt merci dans nos vies de femmes en règles. C’est vraiment comme un four qui tôt ou tard perd ses garanties prolongées 😉
    Cela dit, je suis contente de lire ces propos qui rejoignent ma réalité. Ce n’est pas facile de se faire une tête sur ce sujet déchirant, dans tous les sens du terme;)
    Bravo! Et merci pour la recette de patates jaunes!

    • Chère Anonyme,

      Merci de vos commentaires! Je sais bien que le temps nous est compté, de là le tictac, et que ce qui se trouve à l’intérieur de nous, les femmes, deviendra un jour périmé. Ce n’est pas toujours drôle de se dire que plus on avance, plus on expire, et la pression monte en vieillissant. C’est justement pour cela que je me dis constamment jusqu’à quel point en rajouter socialement, de la pression, alors qu’ultimement et individuellement, on en exerce chacune sur soi?

      😉

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