Montréal métro

Je suis née à Chicoutimi, déménagée à 20 ans dans la capitale nationale, puis l’été dernier, pour des raisons professionnelles, j’ai décidé de faire le grand saut dans la métropole. À 33 ans, j’avais l’impression que cette décision marquerait un tournant important de ma vie. Je suis arrivée ici comme certains arrivent à New York, la tête pleine de rêves et les poches remplies de cet espoir me laissant croire qu’ici tout est possible.

Montréal. Le rythme est rapide, les trottoirs et lieux publics sont bondés, le trafic est très dense et constant, il y a un bourdonnement continuel, chaque seconde compte, on se fait souvent et froidement bousculer, et rapidement on se sent devenir un automate qui se fond tous les matins dans la masse pour aller travailler. Métro, boulot, dodo.

Dodo. Dans ma petite ville de Chicoutimi – oui, une ville, même si pour certains, plus de 50 000 habitants, ça ne mérite guère plus qu’une appellation de village où l’on ne trouve qu’une rue principale, quelques rangs et des champs –, on ne voyait pas la pauvreté. Il y avait bien quelques quartiers moins cossus, mais à moins de passer par là ou de demeurer dans le coin, il n’y avait pas vraiment, ni à l’école ni ailleurs, de réels indices que la pauvreté existait. J’y dormais la conscience tranquille, en toute innocence.

Boulot. Dans mon grand village de Québec, c’était quelque peu différent. Il y avait, ici et là, par exemple sur la rue Saint-Joseph ou Saint-Jean, au désinstitutionnalisé terminus Beauport, quelques cas plus lourds. Je me souviens, entre autres, d’avoir croisé à plusieurs reprises trois personnages fascinants dans le bus me menant de mon appartement au travail. Un lisait de façon systématique et maladive sa version de poche du Nouveau Testament. Il le faisait parfois à voix semi-haute, en se balançant presque toujours la tête. Probablement qu’il ne l’avait pas toute, sa tête. Une se parlait toute seule, elle se contait des histoires fascinantes, et parfois entretenait une conversation à sens unique avec le chauffeur d’autobus. Je me souviens qu’il y avait souvent un soupir de soulagement général lorsqu’elle sortait du bus, souvent à l’arrêt au coin de Cartier et de René-Lévesque. Enfin, le troisième, j’en ai déjà eu peur. Peur qu’il éclate et qu’il devienne violent. Mais probablement qu’il refoulait simplement sa frustration de la vie et de toutes ses aberrations, et que sa seule façon pour l’expulser, c’était en récitant une véritable messe de mots sacrés. Troublant. Encore là, dans ce grand village, il y avait bien quelques quartiers moins cossus et plus populaires. J’y dormais toutefois tranquillement, mais la conscience allumée.

Métro. Dans ma grande métropole montréalaise, comme des milliers de gens dispersés dans les mille et un recoins de cette grande île tentaculaire, je prends tous les matins le transport en commun pour me rendre au centre-ville travailler. Et je ne m’habitue pas. Du moins pas encore. C’est que parfois, à travers la fenêtre du wagon dans lequel je suis, je vois une personne qui a trouvé un refuge et le sommeil sur un des bancs d’une station. Puis il y a deux jours, il y avait une personne couchée sur le sol souillé juste au bas des escaliers. Difficile de croire qu’elle avait réussi à trouver le sommeil dans tout ce brouhaha. Ils sont dispersés ainsi sur le sol et les bancs, comme des vieux mouchoirs que l’on ne veut plus éparpillés au fond d’une poubelle. Puis il y a ceux qui jouent de la musique dans les tunnels et qu’on évite du regard. Et il y a ces deux hommes qui vendent aussi tous les matins aux stations Honoré-Beaugrand et Square-Victoria leurs exemplaires du journal L’Itinéraire, ce gars à la station Berri-UQAM qui, une main tendue, nous ouvre la porte de l’autre pour que nous traversions du côté de la gare en nous souhaitant toujours le bonjour ou le bonsoir en échange d’un peu d’espoir, tous ces autres gens qui errent dans les corridors à la recherche d’un peu de monnaie pour faire la différence. L’indifférence…

Bref, je ne m’habitue pas à ça. À continuer mon chemin dans une apparente indifférence à la misère, le cœur triste, le regard vide et honteux tourné vers le sol, le corps perdu à travers une masse géante d’individus marchant tous au même rythme, semblable à un troupeau d’automates. Et comme les trois petits singes : ne rien voir, ne rien entendre, ne rien dire.

Si certaines villes parviennent à bien intégrer leurs plus démunis, Montréal, la grande, la belle, avec ses tours magistrales, mais aussi avec ses monstrueux viaducs, ses horribles et dangereux nids-de-poule, ses superficies vacantes de plus en plus rares, ses loyers au prix exorbitant, ses condos de plus en plus nombreux et si chers que même une famille au revenu moyen peine à payer, semble ne pas y arriver. Je dors maintenant la conscience troublée.

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